Les abeilles et l'EFC ...

Rien n'est naturel dans le travail.

Pour repenser l’organisation du travail et assumer des transformations collectives avec les clés de lecture de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération (EFC), il faut savoir, collectivement, remonter le temps. Rien de naturel là-dedans. Justement, rien n’est naturel dans le travail. C’est là une des clés de lecture de l’EFC particulièrement essentiel. Qu’est-ce-que cela signifie ? La première chose à comprendre, c’est que les abeilles n’en savent rien.

L’abeille est pollinisatrice. Elle transporte des grains de pollen à l’occasion de ses déplacements, dont l’action est indispensable à l’équilibre des écosystèmes. En cela, elle permet le vivant et demeure ainsi l’une des plus importantes créatrices de valeur du monde animal. Elle n’en demeure pas moins qu’une aveugle héroïne.

Autodéterminée pour exercer différentes fonctions au cours de sa vie, au service de sa ruche, l’abeille suit sans objection la mécanique remarquable que la nature lui a attribué et en cela, l’Homme n’a en réalité rien à lui envier.

Prédateur ambigu, l’être humain possède lui une capacité à se motiver de façon à la fois individuelle et collective, sachant réfléchir au sens de ce qu’il fait ou devrait faire en fonction de son environnement et des situations qu’il perçoit *.

Ce qui distingue l’homme de l’abeille, c’est d’abord sa subjectivité dans ce qu’il entreprend de faire ou non. La subjectivité concerne le fait que, contrairement aux abeilles, pour que des hommes et des femmes s’engagent dans le travail, il leur faut donner de soi, pouvoir se sentir pour quelque chose dans ce qui arrive et vivre le risque de ce qui s’y joue *.

Considérons le travail comme ce qu’il y a dans l’écart entre le prescrit et le réel, à la manière de l’écart entre la volonté de rédiger cet article et le manque de temps accordé dans l’organisation du travail pour cette rédaction, ou encore la survenue de bugs informatiques. Le travail consiste alors à tenir dans le monde réel les intentions du prescrit, malgré les contraintes et obstacles.

Qu’est donc le prescrit des abeilles ? On pourrait dire qu’il est ordonné par nature et est de subvenir à l’équilibre de la ruche. Or, pour ce faire, les abeilles n’ont pas de choix à faire et n’ont pas intérêt à quitter leurs fonctions indispensables.

Si à un moment donné, on retire complètement ne serait-ce qu’un type d’abeille, l’ensemble se déséquilibre et les différentes tâches réalisées par les autres castes perdent leur sens. Sans les nourrices, la mère pondrait des condamnées. A quoi sert de pondre si personne ne nourrit les larves ? Pourquoi bâtir si personne ne loge ? (M.O, la sagesse des abeilles) Il apparaît que, du point de vue des comportements de celles qui la composent, une ruche est un tout vivant, auto-organisé par nature et interdépendant du « système ruche ».

Puisque la vie n’y a de sens que dans un seul sens, il n’y a pas d’organisation du travail dans la ruche. Il n’y a pas même d’effort, puisque tout y est naturellement exécuté. En ce sens, les abeilles ne travaillent pas.

Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne produisent rien, mais si elles produisent du miel, si elles reproduisent la ruche et pollinisent, c’est uniquement parce qu’elles sont conditionnées pour jouer ces rôles, rien de plus ni de moins.

Ce n’est pas de la bienveillance de l’abeille que nous recevons notre miel, ni de son engagement personnel que nos plantes entendent fleurir, mais bien de leur mécanique naturelle et aveugle, qui n’a en cela rien à voir avec le travail.

Pourquoi démontrer que les abeilles ne travaillent pas ?

Nous avons tout intérêt à dire que les abeilles ne travaillent pas pour plusieurs raisons, notamment celle d’écarter la notion de naturel dans le domaine du travail. Elle empêche de révéler, de valoriser et de rendre visible ce qui est véritablement déployé pour produire une valeur qui ne va pas de soi, comme l’attention particulière d’une entreprise à une gouverne désincarnée d’un grand chef, le fait de prendre le temps de rassurer un client sur les conditions d’un échange marchand, ou encore de sélectionner un fournisseur plutôt qu’un autre, pour ses engagements environnementaux.

Croire que ce que nous faisons est naturel revient aussi à laisser penser que nous devrions simplement remplir des fonctions, que nous sommes conditionnés à réaliser des tâches sans user de notre subjectivité. Dans une logique industrielle, le travail se mesure, sa réussite se fixe sur un résultat déterminé à l’avance, standardisé, où l’organisation y est souvent machinale, déshumanisée au profit d’une productivité devenue centrale, irrationnelle, qui sacrifie ce qui utile et nécessaire au profit de ce qui se calcul.

Une femme de ménage passe chez une personne âgée plus de temps que prévu car elle a choisi de discuter avec cette personne isolée qui, sans ce lien social hebdomadaire, n’aurait aucuns repères. Pourtant, puisque la logique économique dominante ne considère que ce qui se compte, son entreprise facture des heures de ménage et en voulant aider, faire ce qu’elle considère comme bien, elle faute. Pourtant elle use de sa subjectivité pour rendre service. Son rôle capital contre l’isolement des personnes fragiles n’a aucune valeur pour l’entreprise et doit se limiter. Par cette exemple, on peut appréhender de nombreux rapports à la qualité, à l’engagement, au sens du service, qui dépendent rarement de la personnalité des travailleurs, mais bien du modèle économique qui les enferment à agir ainsi. Parce que la subjectivité doit s’écraser, le travail perd son sens.

Contrairement à l’abeille, l’être humain, avec sa subjectivité, engage un effort intéressé, à la fois pour des raisons individuelles, mais aussi dans le cadre de la réalisation collective. Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du souci de leur intérêt propre (Adam Smith). C’est aussi de l’intérêt amical qu’à envers vous votre voisin, de son intérêt volontaire pour le collectif que représente pour lui son quartier, que vous empruntez sa tondeuse à gazon.

Nous sommes organisés, face à nos besoins, pour remplir un ensemble d’activités socialisées, visant à transformer le monde pour assurer nos conditions de vie. Notre travail n’est jamais qu’individuel, toujours inscrit dans une dimension sociale au travers de l’utilité qu’il cherche à produire pour les autres.* De ce fait, l’organisation du travail doit être co-construite, discutée et réflexive. La réflexivité est l’échange et la confrontation des expériences de chacun pour être en mesure d’élaborer de nouvelles réponses.

La réflexivité est donc un point de départ de l’innovation, la porte d’entrée vers de nouveaux modèles économiques. Pour vous outiller dans votre réflexion, organiser dès aujourd’hui des moments réflexifs avec vos collaborateurs, vos partenaires, dépasser cette idée folle que des processus naturels se jouent dans son organisation et qu’il suffirait de laisser faire, d’imposer, de virer, de remplacer, il est une chose à maîtriser, semblant grotesque mais pourtant si précieuse, c’est la recette du poulet rôti. On vous explique tout en un clic !

  • François Hubault – Maître de conférence, responsable du pôle Ergonomie et Ecologie Humaine, FCPS, Université Paris1 Panthéon-Sorbonne & associé ATEMIS, La question de la subjectivité en ergonomie, dans : Ergonomie et psychodynamique du travail Travailler, n°34, 2015, pp53-74. 
  • Sandro De Gasparo, La place de l’activité dans l’analyse du travail. Pour une ergonomie de l’activité de service. Séminaire de Paris 1, 2015 : L’activité en question.

  • Crédits : Les visuels pour illustrer cet article ont été permis grâce à la mise à disposition du travail de graphiste de laphotospot depuis la banque Vecteesy. Un travail de montage et d’assemblage graphique avec Adobe a ensuite été réalisé par Maxime Salley, animateur du Club Noé, ainsi que la rédaction de l’article lui-même.